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Récréation Suite et Fin 24 mars, 2012

Posté par Nyindjé dans : Non classé , trackback

« Pauvre petite chose » se lamenta Bobby1 « C’est Gill et Peter qui doivent être inquiets. On va te ramener chez toi tout de suite ».

« Mais aussi, Ginger, quelle idée !ajouta Bobby2 sur un ton de reproche .Tu ne me feras pas croire que tu étais affamé au point de fouiller les ordures. »

Inutile de vous dire que cette réflexion idiote me fit voir rouge. Je protestai d’un miaou véhément.

Bobby2 se radoucit immédiatement et se mit à me consoler.
« Là, là, chaton c’est fini. Dans cinq minutes tu es chez toi .On va te sécher, te nourrir, et ce soir tu n’y penseras même plus. »

Nous nous dirigeâmes tous les trois vers Greville Place et j’entendais mes deux amis échanger des hypothèses et des questionnements quant à ma présence dans ce lieu improbable. Naturellement les suggestions de Bobby2 étaient toutes plus débiles les unes que les autres. Par contre Bobby1 eut une réflexion qui m’intéressa au plus haut point :

« Pas besoin de se biler, Bill – dit-il à son collègue. On a une solution bien simple de savoir exactement ce qui s’est passé : c’est la poubelle des Taylor, et ils ont fait installer une caméra de surveillance au-dessus de leur porte. Je te parie cinq contre un , qu’on aura d’ici peu tout le fin mot de l’histoire. »

Sur cette bonne nouvelle je me mis à ronronner comme une locomotive. Ainsi la folle sadique qui m’avait joué ce tour serait démasquée. J’espérais que la justice lui ferait passer l’envie de recommencer une telle agression.

Nous étions à la porte de l’appartement et Bobby1 appuya sur la sonnette. A croire que Peter était derrière la porte car il ouvrit instantanément. Lorsqu’il me découvrit dans les bras de Bobby2 il se mit à crier :
« Gilly, Gilly, viens vite !! Bill et Johnny nous rapportent Bertie ! » C’est ainsi que j’appris que Bobby1 s’appelait Johnny, puisque j’avais déjà appris lors de mon retour au bercail dans les bras de Bobby2 que celui-ci s’appelait Bill.

J’entendis une cavalcade dans le couloir et Gill arriva .J’ai cru qu’elle allait s’évanouir. Elle m’arracha des bras de Bobby2 et me serra contre elle en sanglotant. Elle me serrait si fort que je me dis « je n’ai quand même pas échappé à la noyade et à l’écrasement sous un policeman obèse pour me retrouver étouffé par ma mère adoptive… » Mais très vite elle reprit ses esprits, alla chercher une serviette de toilette épaisse et douce pour me sécher , me posa délicatement devant mon bol de croquettes, et je peux vous dire que je me mis immédiatement à rattraper le temps perdu.

Peter, Bill et Johnny me regardaient dévorer mon repas avec émotion et pour dissiper l’attendrissement qui commençait à s’installer – un sentiment dans lequel les Anglais ne sont jamais totalement à l’aise- Peter proposa d’arroser mon retour en ouvrant une bouteille de Glenlivet qu’il gardait pour les grandes occasions.

Mes sauveurs, après de molles protestations comme quoi ils ne buvaient pas pendant le service, acceptèrent le breuvage festif et lui firent honneur, et je m’amusais bien en voyant la figure de Peter s’allonger au fur et à mesure que le niveau de la bouteille descendait !

Pour ma part, je me sentais maintenant complètement remis de mes émotions, et m’installai dans mon panier pour y faire une toilette soignée dont je sentais avoir le plus grand besoin.

Au bout d’un moment, la bouteille de Glenlivet pratiquement vidée, mes sauveurs repartirent faire leur tournée en assurant que leur première visite serait pour la famille Taylor et sa caméra de surveillance. Sur cette bonne nouvelle, je m’endormis profondément.

Johnny et Bill tinrent leur promesse : le soir même ils repassaient chez nous. Tout était clair : la caméra avait filmé la scène, qui avait arraché des cris d’horreur et de protestation à toute la famille Taylor – le père, la mère, les deux fils, la fille et le King Charles. On y voyait clairement la femme aux cheveux gris argent s’approcher de moi, et me caresser avant de me balancer dans la poubelle. Bobby1 et Bobby2 qui connaissaient tout le quartier, n’eurent aucun mal à l’identifier. Elle habitait un petit immeuble dans Abbey Road, où elle s’était d’ailleurs fâchée avec tous ses voisins, leur cherchant des « poux dans la tête » pour un oui ou pour un nom. Elle avait porté plainte contre d’innocents locataires du dessus et du dessous pour des forfaits imaginaires, colportait des ragots malveillants sur tous ceux qu’elle croisait, jetait exprès ses mégots sur la terrasse de la dame du premier, et on la soupçonnait même d’avoir rayé plusieurs voitures stationnant sur le parking privé de l’immeuble, « just for the fun ».

La RSPCA , alertée conjointement par Peter, Gill, Bill, Johnny et la famille Taylor décida de se porter partie civile et d’engager des poursuites à l’encontre de la folle d’Abbey Road. Et, du coup, j’eus bien droit à mon nom dans les journaux !!! Et même à deux lignes dans le Times…. Quant à la criminelle, aux dernières nouvelles elle a été condamnée à 250£ d’amende- verdict que j’ai trouvé pour ma part un peu trop clément, mais surtout, elle a été inondée de lettres d’injures et de coups de fil de menace, à tel point qu’elle a dû déménager de toute urgence , ce qui a , bien sûr réjoui tout le quartier.

Evidemment, ce genre de notoriété n’était pas tout à fait ce dont j’avais rêvé, mais, décidai-je, toujours mieux que rien. Inutile de vous dire cependant que cette expérience m’a définitivement guéri du goût de l’aventure, et que je ne suis pas prêt de remettre les pattes à Maida Vale. Je continue cependant à faire mon petit tour jusqu’au « Clifton », où je suis désormais une célébrité et accueilli comme…un prince ! Il y a toujours une petite douceur qui m’attend derrière le comptoir – un peu de crème, une crevette, un petit morceau de poulet – des broutilles me direz-vous , mais qui font toujours plaisir.

En outre, je ne compte plus le nombre de photos sur lesquelles je figure, en compagnie des habitués . Il y en a au moins une trentaine punaisées au dessus du bar, et sûrement trois fois plus au domicile des clients, à commencer bien sûr par Bill et Johnny qui sont, grâce à moi devenus de vrais héros locaux et boivent désormais leurs bières aux frais de la maison. Aucun doute là-dessus : je suis le chat le plus photographié de St John’s Wood, et je suis bien conscient que Gill et Peter en tirent une certaine fierté. Je regrette seulement de ne pouvoir discuter avec eux de mon projet raté. Cela m’aurait intéressé d’avoir leur avis.

En tous cas, je savoure désormais chaque minute de l’existence, comme le font ceux qui ont échappé à de grands dangers, conscient que cette histoire m’a fait progresser sur le chemin de la sagesse et que le secret du bonheur est de ne pas trop faire de rêves démesurés mais d’aimer ce que l’on a. D’un autre côté, je sais que la vie n’a pas fini de me réserver des surprises qui, probablement, ne seront pas toutes bonnes, mais seront certainement toutes pleines d’enseignements profitables. Ce qui me ravit car les chats sont des êtres curieux de tout. Et, comme on dit chez nous : « One lives and learns ».

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